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« Avec la couverture Gilets jaunes, le réseau France a donné toute sa mesure »

La crise des Gilets jaunes est un des faits marquants de 2018. Comment l’AFP s’est-elle organisée pour couvrir cette contestation inédite dans sa forme ?

Contrairement à d'autres épisodes récents de contestation, le mouvement des Gilets jaunes est parti non pas de Paris mais des régions. De plus, il est né sur Facebook d’appels à manifester le 17 novembre contre la hausse du prix des carburants. L’AFP a commencé à s’y intéresser à la fin du mois d’octobre en essayant de mesurer son potentiel. Nous avons senti qu’un tel phénomène, sur fond d’impopularité du chef de l’Etat, pouvait prendre de l’ampleur. Les bureaux régionaux ont été chargés de tâter le terrain auprès de meneurs mais dès que l’un d’eux émergeait, il était désavoué… Notre travail s’est dès lors concentré sur les ronds-points occupés puis sur les manifestations successives, avec une surveillance accrue des réseaux sociaux. A partir de l’ « acte 3 », le 1er décembre, ce sujet national est devenu une dominante globale. Nos images de l’Arc de Triomphe vandalisé ont fait le tour du monde. La crise a changé de dimension, notre dispositif aussi.

15 décembre 2018 – Paris, France – Des manifestants en gilets jaunes s'opposent à la police anti-émeute française lors d'une manifestation sur les Champs-Elysées, contre la hausse du coût de la vie qu'ils reprochent aux impôts élevés. © Christophe ARCHAMBAULT / AFP

Les régions se retrouvant en première ligne, cette couverture a démontré la force du réseau France de l’Agence...

Avec ses sept bureaux régionaux et ses bureaux détachés, le réseau France a donné toute sa mesure. Nos journalistes en régions ont fait preuve d’un véritable enthousiasme pour cette couverture complexe dans sa gestion. Alors que nous nous attendions à des débordements dans des villes comme Nantes, après les violences de Notre-Dame des Landes, c’est à Bordeaux et Toulouse qu’ils se sont produits. Nous demandions aux bureaux ce qu’il était possible de faire et leurs propositions affluaient. Les reporters texte, photo et vidéo ont adopté une approche très humaine pour savoir qui étaient les Gilets jaunes, faire des portraits de ces gens et connaître leurs attentes. Malgré la fatigue accumulée, cette dynamique ne s’essoufle pas : tout ce que nous pouvons décrire ou analyser vient de notre réseau.

« Nos images de l’Arc de Triomphe vandalisé ont fait le tour du monde. »

– Annie THOMAS –

Quel a été le niveau de mobilisation des services ?

Au-delà des bureaux, c’est l’ensemble du réseau France qui a été mobilisé. Les services – certains plus que d’autres, comme les infos générales et le service politique – ont tous pris part à cette couverture. Il leur a fallu sonder le mouvement, interroger des experts, faire un travail d’éclairage avec des angles politiques, sociaux, économiques et sociologiques. Le tout en lien avec un dispositif de terrain qui n’était pas uniquement axé sur les violences des rassemblements. De nouvelles interactions se sont développées et les services sont aujourd’hui demandeurs d’une plus grande mutualisation des données, à l’image des groupes WhatsApp que partagent les reporters des différents métiers. Ce genre d’événement nous fait progresser, sur l’éditorial comme sur l’organisation.

7 décembre 2018 – Paris, France – Principales fermetures de lieux publics et de commerces annoncées et dispositif de sécurité prévu pour le samedi 8 décembre. © Laurence SAUBADU, Thomas SAINT-CRICQ / AFP

La cellule réseaux sociaux a-t-elle contribué à ce travail collectif ?

C’est la première fois que je voyais une telle synergie entre le terrain et le virtuel. La rédaction se charge elle aussi de surveiller les réseaux sociaux, notamment les groupes Facebook. C’est comme cela qu’elle a appris ce qui se préparait et qu’elle a suivi l’effervescence politique autour de cette crise. Mais l’apport de la cellule a été considérable. Il a pris la forme d’un décryptage des bruits sur internet et surtout d’un débunkage des fausses informations qui circulaient. Je pense notamment à des clichés de femmes ensanglantées ou à ce soi-disant message de solidarité d’un gendarme aux Gilets jaunes. Dans les deux cas, nos fact-checkers ont établi que les photos étaient hors contexte et avaient déjà tourné sur les réseaux.

Compte tenu de son omniprésence, l’image n’a-t-elle pas occulté les autres productions ?

Sur une histoire comme celle des Gilets jaunes, l’image a une force inouïe. Certains visuels se répandent partout et comme une trainée de poudre. Mais sans texte et sans information expliquée, ils n’auraient pas le même poids. S’il n’y avait pas tous ces papiers d’éclairage sur ce qui fait ce mouvement, si nous n’avions pas fait parler ces gens dans nos dépêches, nous n’aurions pas la même couverture. Cela dit, la collaboration entre rédacteurs, photographes et JRI se passe très bien. Souvent, la vidéo a des journalistes sur place et envoie des éléments au texte qui rédige à partir de ces données en ajoutant des témoignages et de la couleur. L’histoire peut aussi naître d’une image, le cas du boxeur frappant des gendarmes sur un pont de Paris en est l’exemple parfait : l’une de nos JRI a réussi à filmer la scène en live et c’est devenu l’accroche de notre papier général du jour.

« Pour les photographes et les JRI, le port d’un gilet léger anti-émeute a été rendu obligatoire, ce qui est une première pour une couverture dans Paris »

– Annie THOMAS –

A quel moment la sécurité des journalistes sur le terrain a-t-elle dû être renforcée ?

Il y a eu différentes phases. D’abord l’hostilité de certains Gilets jaunes à l’égard de la presse en général, que le travail de proximité et de pédagogie de nos reporters a permis d’atténuer, puis les violences policières. Nos équipes se retrouvaient parfois prises entre deux feux. Toutes ont été équipées de casques, masques, lunettes et autres protections. Pour les photographes et les JRI, le port d’un gilet léger anti-émeute a été rendu obligatoire, ce qui est une première pour une couverture dans Paris. La rédaction en chef technique a également prévu des équipements pour nos journalistes en régions. Très vite, nous n’avons plus envoyé quiconque sur le terrain sans une formation aux violences urbaines. Et, chose peu fréquente, nous avons eu recours à des agents de sécurité pour assurer la protection d’équipes vidéo.

Quels enseignements peut-on tirer de cette couverture hors normes ?

Nous avons l’expérience des mouvements sociaux et des manifestations de masse qui dégénèrent en violences. Mais nous apprenons beaucoup de cette séquence dans la mesure où elle concerne tout le territoire français, présente de multiples facettes et s’installe dans la durée. Couvrir un événement d’une telle dimension nous oblige à intensifier les échanges entre les services, les bureaux et les métiers. Le fonctionnement de l’Agence évolue et l’arrivée de JRI dans les services va encore renforcer notre force de frappe collective. Cette crise, que peu avaient vu venir, nous incite aussi à être plus sensibles aux signaux faibles, notamment sur les réseaux sociaux.

Juliette HOLLIER-LAROUSSE
Directrice de la vidéo

« Faire vivre l’événement, si possible en direct »

Qu’est-ce qui fait la complexité d’une telle couverture vidéo ?

Le premier défi est de faire vivre l’événement, si possible en direct. Pour cela, il faut avoir des moyens de transmission live mais également du monde sur le terrain. En fonction de ce que seront les points chauds, nous devons nous assurer que, chaque samedi, nous aurons les effectifs à Paris et en régions. Par précaution, nous avons souhaité que les JRI des bureaux régionaux travaillent en binôme, ce qui a nécessité l’envoi de renforts. Un autre défi est de ne pas se laisser happer par l’expression violente. Nous suivons les affrontements tout en recueillant la parole des gens.

Outre les binômes, d’autres mesures ont-elles été prises pour assurer la sécurité des JRI ?

Aucun JRI ne peut participer à cette couverture sans être équipé d’un gilet léger, d’un casque, d’un masque pour les gaz voire de lunettes. Nos équipes sont confrontées à des événements violents et sont parfois prises à partie par des manifestants. Tout doit être fait pour les protéger. C’est pourquoi nous avons fait appel à des agents de sécurité pour les accompagner. Cette présence les aide à se concentrer sur leurs prises de vue, à être plus mobiles et à s’approcher sans prendre de risques inconsidérés.

A ce sujet, est-il possible de tourner avec une caméra en toute circonstance ?

Dans certains cas, avoir une caméra et un boîtier de transmission peut se révéler compliqué. Le smartphone est plus discret et plus léger, une partie de nos JRI l’ont adopté. Nous leur proposons désormais des kits avec batterie, stabilisateur et poignée, et c’est devenu un outil parmi d'autres. Il facilite la mobilité et permet de ne pas être identifié comme journaliste. Dans certains cas, nos équipes l’utilisent pour recueillir des témoignages car il crée davantage d’intimité qu’une caméra classique.

Annie Thomas

Annie Thomas

Rédactrice en chef France