Aller au contenu principal
EN

« Un conflit aussi difficile à comprendre que dangereux à couvrir »

Quelle a été l’évolution de la couverture du conflit au Yémen par l’AFP depuis votre arrivée à la tête du bureau de Dubaï ?

Le bureau de Dubaï, aux Emirats arabes unis, couvre une zone qui comprend les six monarchies pétrolières du Golfe et le Yémen. J’y ai pris mes fonctions en août 2014, alors que les rebelles chiites Houthis soutenus par l’Iran approchaient de Sanaa, la capitale yéménite. Quelques semaines plus tard, ils en prenaient le contrôle avec l’aide des forces restées fidèles à l’ancien président Ali Abdallah Saleh. Etant donné qu’aucun reporter étranger ne pouvait plus s’aventurer au Yémen sans s'exposer à une agression, un enlèvement ou à la mort, j’ai été très inquiet pour notre couverture, d’autant plus que trois de nos journalistes locaux ont dû s’exiler pour des raisons de sécurité. Mais quand ont débuté, en avril-mai 2015, les bombardements de la coalition dirigée par l’Arabie saoudite, nos pigistes ont réagi de manière très professionnelle. La riche couverture du conflit que propose l’AFP au quotidien repose sur l’efficacité et le courage de cette vingtaine de correspondants arabophones.

A l'instar du conflit syrien, l’une des caractéristiques de cette guerre est en effet sa dangerosité pour les journalistes…

Le conflit yéménite est aussi difficile à comprendre que dangereux à couvrir. Il oppose principalement les forces progouvernementales appuyées par la coalition arabo-sunnite aux rebelles houthis, mais il implique aussi des factions tribales, des milices et des groupes jihadistes, notamment Al-Qaïda dans la péninsule arabique (Aqpa) et l’organisation Etat islamique. Dans ce contexte, rien qu’en 2018, huit journalistes ont trouvé la mort au Yémen, dont le photographe et JRI Abdullah Al-Qadri, qui travaillait pour la chaîne yéménite Belqees TV et collaborait avec l’AFP. Il a été tué par un obus le 13 avril 2018 dans le centre du pays. Un an plus tôt, un pigiste photo régulier de l’Agence, Saleh Al-Obeidi, avait été grièvement blessé dans un bombardement. Il en a gardé d’importantes séquelles. A cela s’ajoutent les menaces qui visent certains de nos collaborateurs locaux et les forcent à l’exil. Mais même ces derniers ont fait le choix de continuer à travailler pour nous.

05 décembre 2018 – Carte montrant le contrôle des territoires au Yémen au 5 décembre 2018. © Valentina BRESCHI, Thomas SAINT-CRICQ / AFP

Comment est organisé ce réseau de pigistes pour rendre compte d’une guerre aussi complexe ?

Notre réseau se compose de quatre journalistes texte, huit photographes et huit JRI. Parmi les pigistes texte, deux « historiques » de l’AFP opèrent désormais depuis Dubaï et Abou Dhabi mais ils disposent d’un grand nombre de sources aussi bien dans l’armée que dans les tribus et sont souvent les premiers informés. Nous avons aussi le réseau de photographes et de JRI le plus étendu parmi les grandes agences. Les premiers sont coordonnés par le chef de la photo à Sanaa, Mohammed Huwais, dont le travail est régulièrement repris par la presse internationale. L’équipe vidéo est animée depuis Le Caire par notre ancien JRI de Sanaa, Sami Al-Ansi, lui aussi contraint à l’exil en 2015. Il est épaulé à Dubaï par le coordinateur vidéo Mimen Khatib. Tous ces pigistes sont extrêmement réactifs et très attachés à l’Agence en raison de leur histoire personnelle et du fort impact qu’a l’AFP dans le monde arabe. Grâce à eux, nous avons souvent été les premiers, avec des images exclusives comme celles des offensives de la coalition ou des premiers cas de famine et de choléra.

Quel rôle joue le bureau de Dubaï dans ce dispositif ?

Avant l’intervention saoudienne, la plupart des couvertures étaient gérées depuis Sanaa. Du fait du morcellement du pays, tout est désormais supervisé à Dubaï, en concertation avec le siège régional à Nicosie. Dans la mesure du possible, nous tâchons d’avoir les trois métiers sur le pont. Si nous décidons d’un sujet sur des cas de choléra sur la côte occidentale, un JRI et un photographe se rendent sur place afin de produire un package multimédia qui sera mis en forme à Dubaï. Un JRI de Taëz, dans le sud ouest, peut aussi nous avertir qu’il a des images de batailles entre loyalistes et rebelles. Nous prévenons alors la photo et nous collectons des informations pour en faire un papier. Comme nous avons moins de pigistes texte, les images, et en particulier les vidéos, servent souvent de base à nos dépêches. Bon nombre sont d'abord écrites en arabe sous l'autorité de mon adjoint, Mohamad Ali Harissi, qui est l’interlocuteur direct du réseau. Elles sont ensuite traduites en français et en anglais. Le bureau s’emploie à contextualiser les informations, à expliquer le plus simplement possible ce conflit où les dimensions tribales, régionales et confessionnelles s'entremêlent.

Sur le terrain, les pigistes de l’AFP doivent faire preuve d’une grande mobilité. Leur sécurité peut-elle être assurée ?

Nous couvrons l’essentiel du territoire yéménite, ce qui implique des déplacements réguliers. Par exemple, notre photographe et notre JRI basés à Aden, dans le sud, sont fréquemment amenés à se rendre sur la côte ouest pour couvrir des combats. Compte tenu des risques encourus, les consignes de sécurité sont très strictes. Quand nous demandons à des pigistes d’effectuer un reportage, ils doivent être volontaires. Ensuite, ils doivent impérativement être équipés de casques et de gilets pare-balles. Si nous sentons que la situation est trop périlleuse, nous préférons ne pas avoir d’équipe sur place plutôt que de mettre la vie des journalistes en danger. C’est une règle absolue. A noter que trois de nos principaux collaborateurs yéménites ont suivi une formation de sécurité en France. Cela dit, le réseau est composé de professionnels qui travaillent en majorité pour des médias yéménites et qui connaissent le terrain. Ils peuvent aussi se déplacer dans le cadre de missions organisées par les armées saoudienne et émiratie. Ils sont alors « embarqués » et placés sous leur protection. Mais cela ne suffit pas toujours, notre photographe Saleh Al-Obeidi en fait la dure expérience : un missile a été tiré sur le blindé dans lequel il circulait.

Après quatre années de conflit, comment parvient-on à faire vivre une telle couverture ?

Notre objectif constant est d’avoir des gens sur le terrain, c’est ce qui fait la force de notre travail. Sur le plan militaire, nous avons couvert en 2018 les offensives menées sur la ville portuaire de Hodeida. Par le biais de ses contacts, mon adjoint y a trouvé une journaliste que nous avons recrutée comme pigiste, alors que nos concurrents n’avaient personne sur place. Le bureau a aussi suivi de près les négociations qui se sont tenues en Suède, en décembre, sous l’égide de l’ONU. Nous avons envoyé une journaliste de Dubaï et nous avons ensuite écrit une série de papiers sur le scepticisme suscité au Yémen par ces pourparlers. Nous traitons aussi largement les effets de cette « sale guerre » sur la population. Ce terme renvoie à une situation où les civils sont littéralement pris en otages par les belligérants et où la catastrophe humanitaire est devenue centrale : plus des deux tiers des habitants ont besoin d’une aide urgente, 3,3 millions sont déplacés, plusieurs milliers sont morts du choléra ou de faim, sans parler des milliers d’autres victimes des combats ou des raids aériens.

L’angle humain est donc systématiquement privilégié ?

Sans nous détourner de l’actualité sur les lignes de front, nous écrivons de plus en plus sur ce type de sujets. A cet égard, Mohamad Ali Harissi joue un rôle crucial à Dubaï car il inspire lui-même des angles à nos papiers. Si un bombardement fait des victimes civiles, il va très vite chercher à donner une dimension humaine à l’histoire sur la base de témoignages de survivants recueillis par nos pigistes. L’angle humain est donc une priorité, il permet de révéler la gravité de la crise humanitaire, sanitaire et économique que subit la population.

René Slama

René Slama

Directeur du bureau AFP de Dubai