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Phil Chetwynd

Phil Chetwynd

Directeur de l'Information

« Notre grand défi est d’optimiser notre façon de travailler ensemble »

Quels sont les grands axes de la stratégie éditoriale de l’AFP dans un contexte de crise durable de la presse écrite et de montée en puissance de l’image ?

L’Agence bascule depuis dix ans sur un journalisme de plus en plus visuel. Notre objectif commun reste néanmoins de produire un journalisme multimédia de grande qualité, ce qui induit la participation de tous, texte, photo et vidéo, à la collecte de l’information pour l’ensemble des métiers. Comme nous ne travaillons plus en silo mais de manière transversale, il est fréquent que les premières images vidéo d’un événement soient tournées par un photographe ou un journaliste texte. Dans cet esprit, une place importante est réservée au terrain et au reportage, nos grandes couvertures de 2018 en témoignent. Le travail réalisé sur les réseaux sociaux et les supports en ligne nous permet d’explorer un autre terrain, virtuel celui-là, où notre expertise en matière de lutte contre la désinformation prend toute sa dimension. Mais il y a d’autres choix intelligents à faire. Notre grand défi est d’optimiser notre façon de travailler ensemble tout en répondant plus efficacement aux besoins de nos clients, particulièrement en termes de planification.

La culture multimédia de l'AFP se double donc d'une culture de l'anticipation...

C’est une nécessité. Au moment où les rédactions manquent d’effectifs pour gérer nos productions et où le socle de nos clients TV s’élargit, nous devons nous assurer que nos clients utilisent au mieux nos contenus. Ils doivent pouvoir les trouver rapidement et être informés le plus tôt possible de nos plans de couverture. Notre capacité d’anticipation se transforme chez eux en gains de productivité. A cet égard, la BBC nous a fait grandir. Ce type de client de haut niveau veut savoir ce que nous prévoyons plusieurs mois à l’avance. Cela nous a forcés à avoir des réponses très en amont, ce que nous n’étions pas toujours en mesure de faire auparavant. Ce changement organisationnel nous renvoie à l’importance de l’agenda, qui est l’affaire de tous à l’AFP. La saisie détaillée des événements et l’articulation de ces données avec la nouvelle plateforme clients que nous développons est d’une importance capitale. C’est aussi du journalisme, pas de la bureaucratie.

L'essor du journalisme visuel, vidéo en tête, modifie-t-il le fonctionnement éditorial de l'AFP ?

La force de notre produit vidéo tient à sa qualité, largement reconnue, et à ses plus de 1 000 heures de live par mois. Avec la mise en service de notre régie direct à Washington, nous pouvons maintenant transmettre 24 heures sur 24. Le projet vidéo live a changé les workflows de notre journalisme. Quand l’un de nos reporters est sur le terrain, le flux de ses images arrive simultanément chez nos clients dans le monde. Cette immédiateté sur une actualité n’existait pas par le passé. Le live a aussi modifié notre manière de travailler en vidéo puisque que les équipes diffusent sur place, alors que l’édition de nos autres contenus se fait au desk. Et comme le démontre le live, certains sujets qui étaient systématiquement portées par le texte le sont désormais par l’image. Cela nous a conduits, par exemple, à lancer le format photoreportage, qui s’appuie sur une narration visuelle. Le texte est construit autour de l’image et nous n’avons plus nécessairement besoin d’un long article de fond. C’est un grand changement dans notre approche éditoriale, lié en partie à la culture numérique.

Doit-on y voir le signe d'un déclin du texte à l'Agence ?

Il faut mettre le changement en contexte. Nous avons dans nos effectifs 1 050 journalistes texte sur un total de 1 700. Le texte demeure la colonne vertébrale de la rédaction, c’est même lui qui contribue le plus, en volume, à la collecte d’information et ce, pour l’ensemble des métiers de l’AFP. Cela va rester le cas. Pour preuve, nous continuons d’envoyer davantage de reporters texte sur le terrain et nous développons le fact-checking, qui est un format à dominante texte. Nous expérimentons également des enquêtes long format sur des sujets impliquant notre réseau. Sur le plan commercial, nous vendons notre journalisme multimédia et la vidéo ne marche que quand le texte est solide. Si la BBC a opté pour AFPTV, c’est aussi parce qu’elle était convaincue de la fiabilité de notre texte. Nous devons ajuster nos ressources, notamment pour investir dans la vidéo, mais affaiblir le texte ne serait pas dans notre intérêt.

Alors que l'audience se déplace vers les réseaux sociaux, que prévoit l'AFP pour y répondre ?

Une part croissante de l’audience est effectivement captée par cet espace digital dominé par l’image. Afin d’aider nos clients à s’adapter à cette nouvelle réalité, il est urgent de développer des modes de storytelling plus innovants et des contenus à destination des jeunes. C’est une demande forte des médias traditionnels qui ont perdu ce public parti sur les réseaux sociaux. Notre réponse prend notamment la forme d’une cellule digitale en phase d’expérimentation. Elle sera chargée de produire de nouveaux formats photo et vidéo dédiés aux réseaux sociaux, en premier lieu YouTube et Facebook. Cette offre viendra compléter notre production vidéo brute et live, qui s’adresse déjà à ces supports numériques. Nous avons les outils et la data, il nous faut trouver des sujets qui parlent à cette cible. Nous réfléchissons ainsi aux moyens de faire remonter les idées et suggestions de nos jeunes journalistes en les associant aux décisions éditoriales.

L'Agence peut-elle encore s'appuyer sur son réseau pour se démarquer ?

Le réseau mondial de l’AFP est à la fois une mine et une spécifité. Si nous avons des bureaux partout dans le monde, c’est d’abord parce que notre mission d’intérêt général nous y oblige. C’est aussi ce que nos clients attendent de nous car là où nous sommes en position de force, nos concurrents sont souvent moins présents ou se sont retirés. Nous ne devons donc pas hésiter à marquer notre différence en matière de couvertures. Nous avons ainsi fait l’effort de nous démarquer en couvrant le référendum sur l’indépendance en Nouvelle-Calédonie. Ce n’était pas une dominante globale mais les grands médias mondiaux avaient besoin de contenus et les reprises vidéo ont été excellentes. Même chose pour l’élection présidentielle en République démocratique du Congo : notre présence a payé.

 

Where Does Fact-Checking Come In? from News Xchange on Vimeo.

14 novembre 2018 – Edimbourg, Ecosse – Phil Chetwynd lors d'une conférence au NewsXchange réunissant diffuseurs et producteurs d'information télévisée du monde entier.

 

NDLR : Rédacteur en chef central de l'AFP depuis 2012, Phil Chetwynd a été nommé le 9 janvier 2019 directeur de l'Information de l'AFP.