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Christine Buhagiar

Christine Buhagiar

Directrice régionale Europe

Christophe Walter-Petit

Christophe Walter-Petit

Directeur juridique

Droit voisin : l'AFP, fer de lance d'une bataille d'influence

L’offensive européenne de l’AFP en faveur de l’instauration d’un droit voisin pour les éditeurs et les agences de presse a enregistré une avancée décisive en 2018. Comment s’est-elle dessinée ?

Christine Buhagiar : Les eurodéputés ont approuvé, le 12 septembre, le projet de directive sur le droit d’auteur. Ce vote a été déterminant pour l’ouverture des négociations en « trilogue », c’est-à-dire entre le Parlement européen, la Commission et le Conseil des Etats membres. Avant d’y parvenir, nous avions subi un échec : des parlementaires opposés au texte s’étaient coalisés pour faire rejeter, le 5 juillet, le mandat de négociations. Certains pensaient alors que le droit voisin ne verrait jamais le jour.

Christophe Walter-Petit : Nous nous sommes battus en vue du second vote prévu en septembre sur le fond du texte. Pour mettre tous les atouts de notre côté, nous avons décidé de nous faire aider par des lobbyistes connaisseurs des arcanes bruxelloises. A l’issue d’un appel d’offres, notre choix s’est porté sur le cabinet GPlus.

Ce cabinet vous a-t-il fait changer votre mode d'action ?

CB : GPlus nous a recommandé de faire entendre davantage la voix de nos journalistes. Le débat était trop technique, il fallait l’incarner. Nous avons donc recherché au sein de l’Agence un grand reporter reconnu qui serait prêt à s’engager. Sammy Ketz, le directeur du bureau de l’AFP à Bagdad, a accepté de relever le défi. Ce qui nous intéressait, c’était qu’il décrive avec ses mots l’impact de la crise des médias sur le journalisme de qualité, avec en ricochet les risques pour la démocratie.

CWP : Ce témoignage a pris la forme d’une tribune destinée à mobiliser l’opinion publique. En plein mois d’août, nous avons fait appel à nos bureaux européens pour que le texte soit traduit dans toutes les langues de l’UE et signé par des journalistes des 28 pays. Nous avons récolté plus de 120 signatures et décroché 140 publications, notamment grâce au soutien de l’Association européenne des éditeurs de journaux (ENPA) et de son homologue de la presse magazine (EMMA).

Quelles formes a ensuite pris cette bataille de lobbying ?

CB : Face à la campagne agressive d’emailing des opposants à la directive, nous avons conçu un petit journal réunissant le texte de Sammy Ketz, une tribune des PDG d’agences européennes, des graphiques sur la ponction que réalisent les géants d’internet sur les recettes en ligne et un manifeste traduit dans 27 langues. Tous les parlementaires l’ont reçu le matin de l’ouverture du débat.

CWP : GPlus a également organisé des dizaines de rendez-vous avec des eurodéputés que nous nous sommes efforcés de convaincre à la veille du vote. Nous avons aussi participé à des débats et à un dîner des éditeurs, tandis que Sammy Ketz donnait une conférence de presse, en contrepoint de celle montée par Google avec un youtubeur.

 

Ces efforts se sont-ils révélés payants ?

CB : Le texte est passé avec plus de 200 voix d’avance ! Le trilogue s’est immédiatement engagé mais sur des bases incertaines. Plusieurs gouvernements restaient globalement hostiles. Et voulaient revenir sur l’inclusion des agences de presse dans le droit, qui avait été ajoutée à notre demande par le Parlement. Il y a eu beaucoup de compromis de part et d’autre pour arriver à un accord mais heureusement les agences sont restées dans le texte !

CWP : Nous sommes allés à la rencontre des représentations permanentes et avons fait paraître une nouvelle tribune dans une cinquantaine de publications. Les liens de confiance tissés avec l’ENPA et l’EMMA mais aussi l’European Publishers Council (EPC) nous ont beaucoup aidés. De par leur dimension essentiellement nationale, les éditeurs n’ont pas la force de frappe de l’AFP. Ils nous sont reconnaissants et sont conscients de la contribution de l'AFP dans cette bataille.

 

Plus d'une centaine de grands reporters et rédacteurs en chef de 27 pays de l'UE ont cosigné une tribune de leur confrère de l'AFP Sammy Ketz, appelant les députés européens à instaurer un "droit voisin".

Depuis 2019, un accord a été trouvé en trilogue sur la directive. Le texte a ensuite été validé en session plénière par le Parlement européen avant d’être définitivement adopté, le 15 avril 2019, par le Conseil de l’UE. Les Etats membres ont deux ans pour transposer ses dispositions, notamment la création d’un droit voisin dont bénéficieront les éditeurs et agences de presse.